Le Masque Millénaire

C’est en tremblant que je dépose ces lettres sur le papier. Car les mots qui suivront je les ai toujours tus. Puisse mon encre les sceller à jamais...

C’était il y a maintenant des années, du temps où je sillonnais Manhattan à la recherche d’angles intéressants pour mes photos. A l’époque, j’avais délaissé les feuilles, leur préférant les pellicules. Je vivais paisiblement de reportages locaux pour divers quotidiens.
Un jour, en juillet, je marchai sur la 48e rue en direction de mon appartement lorsqu’une femme déboucha à l’angle de la 5e avenue. Lorsque mes yeux croisèrent les siens, je compris que quelque chose n’allait pas. Cependant, elle ne me laissa pas le temps de faire quoi que ce soit : elle abandonna le paquet qu’elle tenait à la main et détala dans le sens opposé.
Intrigué, j’inspectai le paquet. Il ne comportait ni nom ni adresse. Je décidai de le ramener à la station de police la plus proche. J’arrivai toutefois quelques minutes après la fermeture du commissariat. Dépité d’avoir fait tant de chemin pour rien, je prenais la direction de mon appartement.
Le ciel était clair et l’ombre des hauts édifices new-yorkais ne suffisait à dissiper la chaleur estivale. C’est alors que je sentis une émotion très étrange. Je ne saurais vous la décrire avec précision, sachez seulement que son souvenir est resté comme à la fois effrayant et fascinant.
Durant la demi-heure qui suivit, je ne ressentis guère plus qu’un simple malaise. Je crus que des souvenirs remontaient des eaux épaisses de mon esprit où je les avais enfouies. Toutefois mon sentiment était inédit, différent. Me sentant oppressé, je pressai le pas, faillis me faire renversé par un taxi en traversant la 2e Avenue mais ce fut à peine si j’entendais son klaxon.
Je montais les vingt deux étages qui me séparaient de mon appartement aussi vite que je pus. En fermant ma porte à double tour, j’étais en sueur d’effort et d’effroi. Je posais mon appareil photo dans l’entrée et le paquet de l’inconnue sur le canapé. Je marchai à pas hésitants jusqu’à la bouteille de Whisky posée sur le marbre de la cheminée. Je ne pris même pas le temps de me servir un verre : je bus deux gorgées et j’allai m’asseoir face à la fenêtre.
Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, immobile, me contentant de regarder les buildings reflétant les éclats violets du crépuscule et les lueurs rouges et blanches des phares qui défilaient en contrebas, vers Broadway. J’avais cette impression maintes fois décrite d’être minuscule dans l’immensité de la ville, comme écrasé par les millions de vies qui grouillaient sous le toit d’argent de l’Empire State Building. Mais à cette fascination pour la métropole que je me connaissais s’ajoutai un curieux vertige.
Soudain une voix étrange retentit, elle semblait métallique, elle changeait de fréquence à chaque instant, comme indécise sur l’octave à choisir. Elle dit quelque chose que je ne compris pas, cependant j’en tremblai. Mon regard alla tout d’abord à la bouteille de Whisky... Non, impossible, deux gorgées altéraient à peine les sens, de là à avoir des hallucinations. Puis mon regard glissa presque cérémonieusement vers le paquet. Un frisson me glaça. Je me levai, marchai jusqu’au canapé et je déchirai en silence le carton. J’y découvris, dubitatif, un masque. Sans décoration, c’était un simple masque en métal noir.
“Bonsoir”. C’était stupide mais j’étais certain qu’il me parlait. “Bien sûr que je te parle, enfin que tu te parles, que nous nous parlons.” Cette fois c’était ma voix, dans ma tête, cela me glaçait. “Bien, tu commences ou nous commençons?”
...
“Après toi.”, insista-t-il.
J’étais terrifié, je crois d’ailleurs que si je ne suis pas tombé dans les pommes, c’est seulement grâce à l’alcool qui parcourait mes veines. Seules mes mains tremblantes démentaient une paralysie totale.
Puisque nous échangions nos pensées, je demandais : “Est-ce réel?”.
“Aussi vrai que un et un font deux, que toi et moi sommes nous.”, répliqua-t-il.
“Comment...
... Peu importe le comment, c’est le pourquoi qui m’amène face à nous.”
Reprenant peu à peu mes esprits, j’observai le visage de métal noir.
“Qu’est-ce que tu es, masque?”
Et voici ce qu’il me dit :
“Ce que nous sommes? Je suis toi et je suis autres. Je suis le reflet de ton âme, le miroir de ton esprit. Des palais de Ninive aux jardins de Babylone, des Temples d’Athènes au forum de Rome, des pyramides égyptiennes aux souterrains de Londres, aux cités de l’Est, aux villes du Nord, aux déserts du Sud et aux soleils de l’Ouest, nombreux sont les hommes qui en moi ce sont reflétés. Nombreux sont ceux que ce miroir a tué. J’ai traversé le temps et côtoyé bien des artefacts. Epousant les rêves des hommes et comprenant leurs plus sombres desseins. Quatre mille ans qui m’amènent devant toi. Et à présent, c’est à toi de délester ton coeur du poids de ta faute, ou alors il deviendra vite si lourd que nulle poitrine ne saurait l’empêcher de s’écraser.”
Je réfléchis à pleine vitesse, examinant toutes les possibilités offertes par la situation. Puis, comprenant l’impasse dans laquelle j’étais, je me décidai à lui confier le poids qui pesait sur mon esprit depuis dix ans.